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lundi, 19 octobre 2015

110. Purge

Quand je reviens de voyage, j'aime bien lire des romans dont l'histoire se déroule dans le pays visité. Actuellement je finis donc un roman écrit par Sofi Oksanen, née en Finlande en 1977, d'un père finlandais et d'une mère estonienne. Ce livre s'intitule "Purge" et au travers de personnages très forts, on revit cinquante années de l'histoire de ce petit pays qu'est l'Estonie.

J'ai choisi aujourd'hui un passage de ce livre qui m'a particulièrement frappée. Nous sommes en 1986, la centrale nucléaire de Tcherbobyl, en Ukraine, vient d'exploser :

" Années 1980, Estonie occidentale.purge.jpg

Tandis qu’approchait le défilé du Ier Mai en 1986, Aliide était certaine que la jambe de Martin ne supporterait pas une marche de ce genre, mais Martin n’était pas d’accord et il prit part à la célébration énergiquement avec Aliide à son bras. Lénine flottait majestueusement sur le drapeau rouge, le regard vers l’avenir, et Martin avait le même air décidé orienté vers l’avant. Un  bon vent flottait sur les drapeaux et sur les gens, l’air était compact de fleurs et de roulements de tambours.

Le lendemain, Talvi appela de Finlande.

  Maman, reste là-bas.

— Quoi ? Pourquoi ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Est-ce que tu as de l’iode ?

— Non.

— Un réacteur nucléaire a explosé en Ukraine.

— Mais non.

— Si. En Finlande et en Suède on a mesuré des taux de radiations élevés. Tchernobyl. Là-bas on vous a sûrement rien raconté.

— Non.

— Garde papa à l’intérieur et procure-toi de l’iode. Ne dis rien  à papa. De toute façon il le croira pas. Ne mangez pas de champignons ou de baies. Et plus tard vous n’en cueillerez plus.

C’est plus la saison.

— Sérieusement, maman. Plus tard en automne. Vous allez rester à l’intérieur quelques jours, là. Alors le plus gros des retombées sera passé. En Finlande on ne peut plus sortir les vaches, pour qu’elles ne broutent pas d’herbe contaminée. On n’utilise plus la hotte aspirante non plus … 

La communication fut coupée. Aliide raccrocha le combiné. Talvi semblait effrayée, ce qui n’était pas dans ses habitudes. En général, elle avait une voix monotone. Ça lui était venu depuis qu’elle avait déménagé pour s’installer chez son mari en Finlande. Et elle n’appelait pas souvent, très rarement, ce qui était compréhensible, bien sûr, parce q’uil fallait demander une autorisation pour téléphoner et on ne l’obtenait pas toujours, et si oui, c’était à grand-peine qu’il fallait attendre des heures qu’une ligne audible soit établie. Ce qui était d’autant plus répugnant quand on savait que les communications étaient écoutées.

Martin cria dans le séjour :  C’était qui ?   

— Talvi.

— Pourquoi elle appelait ?

— Comme ça. On a été coupées.

Aliide alla regarder les nouvelles. On n’y disait rien à propos de Tchernobyl, bien que l’explosion se fût déjà produite depuis plusieurs jours. L’appel de Talvi ne semblait pas intéresser Martin plus que ça. Et si cela l’intéressait, il ne laissait rien paraître. La distance entre Martin et Talvi s’était particulièrement creusée après que Talvi avait quitté le pays. Pour sa fille, brillante pionnière, Martin avait projeté une belle carrière au parti. Il n’accepterait jamais que Talvi soit passée à l’Ouest.

Le lendemain, le magasin du village reçut un arrivage de marchandises. Aliide alla faire la queue à vélo, mais elle passa aussi à la pharmacie pour prendre de l’iode, que bien d’autres étaient en train d’acheter aussi. C’était donc vrai. Quand Aliide rentra à la maison, Martin avait eu vent de l’affaire par ses amis.

 — Toujours le même genre de mensonges. La propagande de l’Ouest. 

Aliide avait pris le flacon d’iode et elle était sur le point d’en verser dans l’assiette de Martin quand elle décida de laisser courir.

À parti du 9 mai, les hommes du kolkhoze reçurent des convocations du commissariat de la guerre.

«  Pour des manœuvres de réserve », c’était formulé comme ça. Du Printemps de la Victoire partirent quatre conducteurs. Puis le médecin et les pompiers. On ne racontait encore rien d’officiel sur Tchernobyl. Toutes sortes de bruits circulaient, et d’aucuns racontaient que ceux qui avaient été emprisonnés pour leurs opinions étaient envoyés en direction de Tchernobyl. Aliide eut peur.

  Pas mal de gens sont appelés, dit Martin, rien d’autre, mais il mit en sourdine ses protestations sur la propagande fasciste de l’Ouest.

Les aînés étaient sûrs que ces appels étaient un signe de guerre. Le fils Priks se cassa la jambe, il se débrouilla pour sauter du toit afin d’obtenir un certificat médical d’exemption. Et le fils Priks n’était pas le seul à procéder ainsi. À la place de chaque exempté on envoyait quelqu’un d’autre.

Et Aliide non plus ne pouvait être sûre que tout cela ne signifierait pas que la guerre éclatait. Le printemps avait-il été anormal, d’une façon ou d’une autre ? Et l’hiver ? Le printemps, en tout cas, avait été un peu plus précoce – aurait-elle dû en déduire quelque chose ? Aurait-elle dû comprendre, quand elle triait les pommes de terre à semer, dans le champ, que la terre était plus sèche que d’ordinaire à la même époque ? Que la neige avait fondu un peu trop tôt ? Quand la pluie de printemps bruinait et qu’elle ne portait dans le champ qu’un chemisier à manches courtes, aurait-elle dû pressentir que quelque chose allait de travers ? Pourquoi n’avait-elle rien remarqué ? Ou bien était-elle seulement devenue si vieille que son instinct défaillait ?

Une fois, Aliide vit Martin qui cueillait une feuille sur un arbre et l’observait des deux côtés pour la déchirer ensuite, sentait ses mains, sentait la feuille, allait examiner le compost, ramassait le pollen à la surface du baquet à eau de pluie et l’examinait.

— Martin, ça se voit pas à l’œil nu.

Martin susauta comme s’il avait été surpris en train de faire quelque chose qu’il n’aurait pas dû.

— Qu’est-ce que tu radotes ?

— En Finlande, ils gardent les vaches à l’intérieur.

— Ils sont fous.

Le ciment disparut de toute l’Estonie, parce qu’on en avait besoin en Ukraine, et d’Ukraine et de Biélorussie commença à arriver en Estonie plus de nourriture qu’avant. Talvi interdisait à sa mère d’en acheter. Aliide disait oui oui. Mais qu’est-ce qu’on aurait pu acheter d’autre ? La nourriture saine d’Estonie allait à Moscou et on donnait aux Estoniens les provisions de là-bas, dont Moscou, à cause de ce qui était arrivé, ne voulait pas.

Plus tard, Aliide entendit des histoires sur des champs couverts de dolomites et sur des trains bondés de gens évacués, d’enfants en pleurs, de soldats qui conduisaient des gens hors de chez eux et d’étranges flocons, bizarrement scintillants, qui remplissaient les cours, et que les enfants essayaient d’attraper et dont les petites filles voulaient décorer leurs cheveux, mais les flocons disparaissaient, comme plus tard les cheveux sur la tête des enfants.

Un jour, la femme de Priks prit Aliide par la main sur la place du village et soupira que , Dieu soit loué, son fils s’était cassé la jambe, Dieu soit loué, il avait été bien inspiré. La femme de Priks répéta ce que les amis de son fils, ceux qui avaient dû partir, avaient raconté de ce qui se passait là-bas. Et ils ne se réjouissaient plus du tout de l’augmentation de salaire accumulée à l’époque de Tchernobyl, car leur peau rayonnait de peur. Ils avaient vu comment les gens avaient enflé jusqu’à devenir méconnaissables. Comment les gens avaient pleuré leurs maisons et comment les agriculteurs retournaient en cachette travailler dans les champs de la zone interdite. Comment les maisons désertées étaient pillées et comment les affaires étaient vendues au marché, les télévisions, magnétophones et radios se répandaient dans tout le pays, les motos et les astrakans. On avait abattu des chiens et des chats et on en avait rempli des fosses interminablement. La puanteur de la chair en putréfaction, les maisons, les arbres et terrains enterrés, les couches de terrain pelées et les choux, oignons et buissons ensevelis. On leur avait demandé si c’était la fin du monde, ou la guerre, ou les deux. Et contre qui on faisait la guerre, qui fallait-il vaincre ? Des vieilles qui faisaient des signes de croix, interminablement. De la vodka et de l’eau-de-vie, interminablement.

Avant tout, la femme de Priks soulignait comment un des garçons avait donné un conseil important à ceux qui avaient pu se sortir de là : ne racontez jamais que vous avez été à Tchernobyl, ou bien toutes les filles vous rejetteront. Ne le racontez jamais, parce que personne ne voudra d’enfants avec un contaminé. [ …]

En entendant parler de femmes qui quittaient leur mari, Aliide ressaillit, son tressaillement s’adoucit en tremblement, et elle regarda d’un œil neuf les jeunes hommes qu’elle croisait dans la rue, elle cherchait parmi eux ceux qui revenaient de là-bas et elle reconnaissait en eux quelque chose de familier. Elle le voyait dans leur regard, plus ou moins ombrageux, et alors elle sentait le désir de proter la main sur les joues de ces garçons, de les toucher.

Martin Truu s’affaissa finalement dans la cour tandis qu’il examinait à la loupe une feuille de bouleau. Quand Aliide trouva son mari et retourna le corps pour lever le visage vers le ciel, elle vit la dernière expression de Martin. C’était la première fois qu’elle voyait Martin étonné."

 

 

 

mardi, 28 avril 2015

52. La conjuration des imbéciles

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Nom : Reilly

Prénom : Ignatius J.

Date de naissance : non précisée mais on suppose que le personnage a environ trente ans au moment des faits.

Profession : sans

Niveau d’études : études supérieures en histoire médiévale.

Signes particuliers  : hypocondriaque obèse qui ne se nourrit que de hotdogs, popcorn et autres friandises. Sa boisson préférée est le soda Dr.Nut, fabriqué à La Nouvelle-Orléans jusqu’au milieu des années cinquante.

Voilà vite fait le portrait de ce singulier personnage qui se voit contraint par sa mère –qui ne boit que du moscatel- à rechercher un emploi.

Dans ce livre délirant on croise des personnages tous plus décapants les uns que les autres. Pour ma part, j’ai bien aimé la secrétaire, Miss Trixie, sourde comme un pot, ayant dépassé depuis longtemps les 70 ans et qui subit un relooking de choc effectué par la femme du directeur de l’usine.

L’auteur de ce petit bijou s’appelle John Kennedy Toole, né en 1937. Il ne réussit pas à faire éditer son livre, tomba dans la déprime et se suicida en 1969.

C’est sa mère qui, en 1976, à force d’opinîatreté, convainquit un éditeur. Et ce fut un succès littéraire puisque le livre obtint le prix Pulitzer en 1981.

Enfin, un mot de la traduction en français qui est surprenante ; certains mots sont francisés ( le bouligne, le coquetèle, le bloudgine,etc) et les dialogues sont succulents !

Un exemple :

« Mon pauvre papa, dit Mme Reilly. Il était tellement fauché. Et pis quand y s’est pris la main dans c’te courroie d’ventilateur, là, les gens du quartier ont eu l’culot d’dire qu’y d’vait ête saoul ! Ces lettes anonymes qu’on a r’çues là-d’ssus ! Et ma pauvre Tata Boubou. Quatre-vingts ans qu’elle avait. Elle allumait un cierge pour son pauvre défunt mari, v’là qu’la bougie tombe et met l’feu au matelas.  Et les gens y z’ont dit qu’a fumait au lit ! »

En conclusion, si vous avez envie d’un moment de franche rigolade, lisez donc :

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Un extrait du livre lu par Guillaume Gallienne :

mardi, 24 mars 2015

35. Le chardonneret

Le chardonneret est le nom donné à ce gracieux petit oiseau que l'on aperçoit parfois dans nos jardins et qui se nourrit de graines de chardon (d'où son nom).

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Mais c'est également le nom d'un tableau flamand peint en 1654 par Carel Fabritius.

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Enfin c'est le titre choisi par Donna Tartt pour son dernier roman, livre qui lui a valu d'obtenir le prix Pulitzer 2014.

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J'en ai commencé la lecture il y a environ un mois. C'est un ouvrage très dense (1000 pages) à l'écriture extrêmement serrée, au style rapide et à un extrême souci du détail.

Très vite j'ai été absorbée par l'histoire, celle d'un jeune garçon, Théo, qui va se trouver confronter à des évènements majeurs qui vont chambouler toute sa vie.

L'action se situe dans Manhattan, puis aussi à Las Végas. On côtoie la bourgeoisie new-yorkaise, les nouveaux-riches, puis des paumés de toutes sortes dans l'Amérique actuelle. Cette description géographique et sociologique m'a vraiment donné l'envie de découvrir New-York. 

Je me suis bien tenue à la lecture jusqu'à ce matin ; j'étais alors à la page 800 et j'ai décidé de terminer le livre aujourd'hui. Cela m'a pris toute la journée -ou presque- et à la fin j'ai lâché prise: trop de nouveaux personnages apparaissaient et j'ai perdu très rapidement le fil de l'histoire. Mais cela est un excellent roman à rebondissements !

Je vais rendre le livre à Thierry ; le connaissant, il sera plus sérieux dans la lecture !

Il semble qu'une adaptation cinématographique du roman soit envisagée.  

Longue vie donc au chardonneret !

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19:13 Publié dans Livres | Lien permanent | Commentaires (4)

mardi, 02 décembre 2014

218. Un lieu, un livre -3-


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La belle ville de camaïeu rose (Jaïpur)

 

inde,jaipur,pierre loti

Avoir une grande ville rose, entièrement rose, du même rose et semée des mêmes bouquets blancs, ses maisons, ses remparts, ses palais, ses temples, ses tours et ses miradors, quel étonnant caprice de souverain ! On dirait qu’on a tendu tous les murs d’une même vieille indienne à fleurs, on dirait une ville en vieux camaïeu du XVIIIe siècle ; cela diffère de tout ce qu’on avait vu ailleurs, cela arrive à des effets de complète et charmante invraisemblance. [ … ]

Au milieu de la chaussée, le défilé est continuel, de cavaliers aux armes d’argent sur des selles éclatantes, de lourds chariots traînés par des zébus aux cornes peintes, de chameaux attachés en longue file, d’éléphants en robe dorée dont on a barbouillé la trompe de mille dessins. Passent aussi des dromadaires, que montent deux personnages l’un derrière l’autre, et qui vont au trot léger, le cou rendu, comme des autruches à la course ; passent des fakirs entièrement nus, poudrés à blanc de la tête aux pieds ; passent des palanquins et des chaises à porteurs : tout l’Orient des féeries, processionnant à grand spectacle, dans l’inimaginable cadre de camaïeu rose. [ … ]

 

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Mais il y a aussi des rôdeurs bien lugubres — des échappés de sarcophage, dans le genre des êtres qui gisent là-bas aux portes des remparts… Ils ont osé entrer dans la belle ville couleur de fleur, ceux-là, et y traîner leurs ossements ! … Il y en a même beaucoup plus qu’on eût dit au premier abord. Ceux qui errent, chancelants et les yeux hagards, ne sont pas seuls ici : sur les pavés, parmi les marchands, parmi les gais étalages, se dissimulent d’horribles paquets de haillons et de squelettes qui obligent les passants à se détourner pour ne pas marcher dessus …

Et ces fantômes-là, ce sont les paysans des plaines d’alentour. Depuis qu’il ne pleut plus, ils ont lutté contre la destruction du sol, et les longues souffrances les ont préparés à ces maigreurs sans nom. À présent, c’est fini. Le bétail est mort, parce qu’il n’y avait plus d’herbe, et on en a vendu la peau  à vil prix. Quant aux champs qu’on ensemençait, ce ne sont plus que des steppes de terre émiettée et brûlée, où rien ne saurait germer. On a vendu aussi, pour acheter de quoi manger, les hardes qu’on avait pour se couvrir, les anneaux d’argent qu’on avait aux bras et aux pieds. On a maigri pendant des mois. Et puis la faim est venue tout de bon, la faim torturante, et bientôt les villages se sont remplis de l’odeur des cadavres.

Manger ! Ils voulaient manger, ces gens, voilà pourquoi ils étaient venus vers la ville. Il leur semblait qu’on aurait pitié, qu’on ne les laisserait pas mourir, car ils avaient entendu dire qu’on amassait ici des grains et des farines comme pour un siège, et que tout le monde mangeait dans ces murs. [ … ]

En ce moment, il s’agit de décharger sur un trottoir, devant des greniers sans doute trop remplis, une centaine de sacs de grains que des chameaux apportent, et il faut pour cela déranger trois petits enfants-squelettes, de cinq à dix ans, tout nus, qui reposaient ensemble à la place choisie.

«  Ce sont trois frères, explique une voisine ; les parents qui les avaient amenés sont morts (de faim, c’est sous-entendu) ; alors ils sont là, ils restent là, ils n’ont plus personne. »

Et elle paraît le trouver tout naturel, cette créature, qui pourtant n’a pas l’air d’une méchante femme ! … Mon Dieu, qu’est-ce donc que ce peuple ? Et comment sont faites les âmes de ces gens, qui pour rien au monde ne tuerait un oiseau, mais qui ne se révoltent pas de ce qu’on laisse, devant leur porte, mourir les petits-enfants ?

Au croisement de deux avenues de palais et de temples roses, sur une de ces places qu’encombrent les marchands, les cavaliers, les femmes drapées  de mousselines et couvertes d’anneaux d’or, un étranger, un Français, vient d’arrêter sa voiture, près d’un tas sinistre de décharnés qui ne bougent plus, et il s’est baissé pour mettre des pièces de monnaie dans leurs mains inertes.

 

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Alors, soudainement, c’est comme la résurrection de toute une tribu de momies ; les têtes se dressent de dessous les haillons qui couvraient les figures ; les yeux regardent, puis les formes squelettales se remettent debout : « Quoi ! On fait l’aumône ! Il y a quelqu’un qui donne ! On va pouvoir acheter à manger. »  Le macabre réveil se propage en traînée subite jusqu’à d’autres tas qui gisaient plus loin, dissimulés derrière des promeneurs, derrière des piles d’étoffes ou des fourneaux de pâtissier. Et tout cela grouille, surgit et s’avance : masques de cadavres dont les lèvres recroquevillées laissent trop voir les dents, yeux caves aux paupières mangées par les mouches, mamelles qui pendent comme des sacs vides sur les cercles du thorax, ossatures qui se heurtent avec des bruits de morceaux de bois. Et l’étranger, en une minute, est entouré d’une ronde de cimetières, pressé, griffé par des mains déjà terreuses, aux grands ongles, qui cherchent à lui arracher son argent, tandis que les pauvres yeux, au contraire, demandent pardon, remercient et supplient …

Et puis, silencieusement, cela s’effondre. Un des spectres, qui chancelait de faiblesse, s’est accroché au spectre voisin, qui a chancelé à son tour, et la chute s’est communiquée de proche en proche, sans un cri, sans une résistance, tous les épuisés de cramponnant les uns aux autres et tombant ensemble, comme de lamentables marionnettes, comme s’abattent des quilles, puis roulant dans la poussière, évanouis, ne se relevant plus … [ … ]

Pour ceux-là qui sont par terre, qu’importe le jour bruyant, ou la nuit tranquille, ou le radieux matin, puisqu’il n’y a plus d’espérance, puisque personne n’aura pitié, puisqu’il faut rester où la tête alourdie est tombée, et attendre là, sur le même pavé, la grande crispation qui finira tout …

Extrait de : L’Inde (sans les Anglais) 1899-1900, Pierre Loti.

 

Mars 2014 :

Notre car vient juste de s’arrêter le long du trottoir et déjà c’est l’assaut ! Je laisse les autres descendre et affronter cette masse informe d’estropiés, de mutilés, de jeunes femmes tenant dans leurs bras des petites crevettes rougies par les rayons brûlants du soleil –des nouveaux nés aux visages de petits vieux-.

L’air est presque irrespirable tant la chaleur est intense, les bruits de la ville nous assourdissent et l’agitation est totalement frénétique. Ça grouille de partout à en donner le vertige ! Durant plus de trois heures, nous allons arpenter ainsi les rues de la ville rose, nous mêler à cette foule colorée, humer des odeurs de fritures qui se mélangent avec celles des égouts bouchés. Si, par malheur, on s’arrête devant une échoppe pour observer un bibelot, aussitôt le marchand apparait et on ne peut plus s’en débarrasser. Il vous suit sans répit, revenant à la charge pour essayer de vendre sa marchandise malgré votre refus. Alors il faut se fâcher, élever la voix pour qu’enfin il fasse demi-tour… Mais on le retrouve bientôt quelques minutes plus tard, revenant à la charge. C’est insupportable !

Quand enfin on rejoint le car, on retrouve alors toute la horde des estropiés qui   reprennent leur harcèlement pour obtenir quelques pièces. Ils se bousculent, s’engueulent entre eux  et vous tirent par les vêtements. Que faire ? Si vous donnez quelque chose à l’un, les autres vont se ruer sur lui et vont devenir encore plus pressants. Un des participants du groupe a des gâteaux secs qu’il commence à distribuer, mais très vite il est totalement submergé par l’afflux des mains tendues qui le tirent par sa chemise. Il trouve alors refuge dans le car.

J’ai repris ma place près de la vitre, au fond du car et là, je les observe, tous ces malheureux qui continuent de quémander en tapant dans les vitres … Bientôt je détourne la tête, j’ai du mal à supporter leurs regards, je me sens coupable. Coupable de quoi au juste ? D’être née dans un pays où l’on ne meurt plus de faim depuis longtemps ? Mais, de fait, ce n’est pas à moi de me sentir coupable, mais plutôt à ce pays lui-même qui n’est pas capable de subvenir aux besoins de sa population. Tant que la religion  sera omniprésente,  les choses ne risquent pas d’évoluer rapidement. On verra encore longtemps de grosses vaches bien nourries se prélasser au milieu des rues et de pauvres gens crever de faim sur les trottoirs. Comme le dit Loti :

Mon Dieu, qu’est-ce donc que ce peuple ? Et comment sont faites les âmes de ces gens, qui pour rien au monde ne tuerait un oiseau, mais qui ne se révoltent pas de ce qu’on laisse, devant leur porte, mourir les petits-enfants ?

inde, jaipur,pierre loti

 

 

mercredi, 26 novembre 2014

215. Un lieu, un livre -2-


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La mer Morte et le Jourdain

Samedi 7 avril 1894

Les plans de montagnes continuent de s’abaisser vers cette étrange et unique région, située au-dessous du niveau des mers et où sommeillent des eaux qui donnent la mort. Il semble qu’on ait conscience de ce qu’il y a d’anormal en ce dénivellement, par je ne sais quoi  de singulier et d’un peu vertigineux que présentent ces perspectives descendantes. [ … ]

Vers trois heures, des régions élevées où nous sommes encore, nous découvrons en avant de nous la contrée plus basse que les mers et, comme si nos yeux avaient conservé la notion des habituels niveaux, elle nous semble, en effet, n’être pas une plaine comme les autres, mais quelque chose de trop descendu, de trop enfoncé, un grand affaissement de la terre, le fond d’un vaste gouffre où la route va tomber.

Cette contrée basse a des aspects de désert, elle aussi, des traînées grises, miroitantes, comme des champs de lave ou des affleurements de sel ; en son milieu, une nappe invraisemblablement verte, qui est l’oasis de Jericho — et, vers le sud, une étendue immobile, d’un poli de miroir, d’une triste teinte d’ardoise, qui commence et qui se perd au loin sans qu’on puisse la voir finir : la mer Morte, enténébrée aujourd’hui par tous les nuages des lointains, par tout ce qui pèse là-haut de lourd et d’opaque sur la rive du Moab. [ … ]

Quand nous sommes tout en bas dans la plaine, une accablante chaleur nous surprend ; on dirait que nous avons parcouru un chemin énorme du côté du sud, er, tout simplement, nous sommes descendus de quelques centaines de mètres vers les entrailles de la terre ; c’est à leur niveau abaissé que ces environs de la mer Morte doivent leur climat d’exception. [ … ]

 Dimanche 8 avril 1894

On sait que les géologues font remonter aux premiers âges du monde l’existence de la mer Morte ; ils ne contestent pas cependant qu’à l’époque de la destruction des villes maudites, elle dut subitement déborder, après quelque éruption nouvelle, pour couvrir l’emplacement de la Pentapole moabitique. Et c’est alors que fut engloutie toute cette vallée des Rois, où s’étaient assemblés, contre Chodorlahomor, les rois de Sodome, de Gomorrhe, d’Adama, de Séboïm et de Ségor (Genèse, XIV,3) ; toute cette plaine de Siddim  qui paraissait un pays très agréable, arrosé de ruisseaux comme un jardin de délices  ( Genèse, XIII, 10 ).  Depuis ces temps lointains, cette mer s’est quelque peu reculée, sans cependant changer sensiblement de forme. Et, sous le suaire de ses eaux lourdes, inaccessibles aux plongeurs par leur densité même,dorment d’étranges ruines, des débris qui, sans doute, ne seront jamais explorés ; Sodome et Gomorrhe sont là, ensevelies dans ses profondeurs obscures …

De nos jours, la mer Morte, terminée au nord par les sables où nous cheminons, s’étend sur une longueur de 80 kilomètres, entre deux rangées de montagnes parallèles : au levant, celles du Moab, éternellement suintantes de bitume, qui se maintiennent ce matin dans des violets sombres ; à l’ouest, celles de Judée, dune autre nature, tout en calcaires blanchâtres, en ce moment éblouissantes de soleil. Des deux côtés la désolation est aussi absolue ; le même silence plane sur les mêmes apparences de mort.

Cependant, sur la sinistre grève où nous arrivons, la mort s’indique, vraiment imposante et souveraine. Il y a d’abord, comme une ligne de défense qu’il faut franchir, une ceinture de bois flottés, de branches et d’arbres dépouillés de toute écorce, presque pétrifiés dans les bains chimiques, blanchis comme des ossements, et on dirait des amas de grandes vertèbres. Puis, ce sont des cailloux roulés, comme au bord de toutes les mers ; mais pas une coquille, pas une algue, pas seulement un peu de limon verdâtre, rien d’organique, même au degré le plus inférieur ; et on n’a vu cela nulle part, une mer dont le lit est stérile comme un creuset d’alchimie ; c’est quelque chose d’anormal et de déroutant. Des poissons morts gisent ça et là, durcis comme les bois, momifiés dans le naphte et les sels ; poissons du Jourdain que le courant a entraînés ici et que les eaux maudites ont étouffés aussitôt.  

Et devant nous, cette mer fuit, entre ses rives de montagnes désertes, jusqu’à l’horizon trouble, avec des airs de ne pas finir. Ses eaux blanchâtres, huileuses, portent des taches de bitume étalées en larges cernes irisés. D’ailleurs, elles brûlent, si on les boit, comme une liqueur corrosive ; si on y entre jusqu’aux genoux, on a peine à y marcher, tant elles sont pesantes ; on ne peut y plonger ni même y nager dans la position ordinaire, mais on flotte à la surface comme une bouée de liège. Jadis, l’empereur Titus y fit jeter, pour voir, des esclaves liés ensemble par des chaînes de fer, et ils ne se noyèrent point.

Du côté de l’est, dans le petit désert de ces sables où nous venons de marcher pendant deux heures, une ligne d’un beau vert d’émeraude serpente, un peu lointaine, très surprenante au milieu de ces désolations jaunâtres ou grises, et finit par aboutir à la plage funèbre : c’est le Jourdain, qui arrive entre ses deux rideaux d’arbres, dans sa verdure d’avril toute fraîche, se jeter dans la mer Morte.

Encore une heure de route, à travers les sables et les sels, pour atteindre ce fleuve aux eaux saintes.

Les montagnes de la Judée et du Moab commencent à s’enténèbrer , comme hier, sous des nuées d’apocalypse. Là-bas, tous les fonds sont noirs et le ciel est noir, au-dessus du morne étincellement de la terre. Et, en chemin, voici qu’un muletier syrien de Beyrouth — grand garçon naïf d’une quinzaine d’années que nous avons loué à Jérusalem, avec sa mule, pour porter notre bagage — se met à fondre en larmes, disant que nous l’avons emmené ici pour le perdre, nous suppliant de revenir en arrière. Il n’avait encore jamais vu les parages de la mer Morte, et il est impressionné par ces aspects inusités ou hostiles ; il est pris d’une espèce d’épouvante physique du désert ; alors, nous devons le rassurer comme un petit enfant.

Quelques ruisseaux, bruissant sur le sable et les pierres, annoncent d’abord l’approche du fleuve. Puis, subitement, l’air s’emplit de moustiques et de moucherons noirs, qui s’abattent sur nous en tourbillons aveuglants. Et, enfin, nous atteignons la ligne de fraîche et magnifique verdure qui contraste d’une façon si singulière avec les régions d’alentour : des saules, des coudriers, des tamarisques, de grands roseaux emmêlés en jungle. Entre ces feuillages, qui le voilent sous leur épais rideau, le Jourdain roule lourdement vers la mer Morte ses eaux jaunes et limoneuses ; c’est lui qui, depuis des millénaires, alimente ce réservoir empoisonné, inutile et sans issue. Il n’est plus aujourd’hui qu’un pauvre fleuve quelconque du désert ; ses bords se sont dépeuplés de leurs villes et de leurs palais ; des tristesses et des silences infinis sont descendus sur lui comme sur toute cette Palestine  à l’abandon. À cette époque de l’année, quand Pâques est proche, il reçoit encore de pieuses visites ; des hordes de pèlerins, accourus surtout des pays du Nord, y viennent, conduits par des prêtres, s’y baignent en robe blanche comme les chrétiens des premiers siècles et emportent religieusement, dans leurs patries éloignées, quelques gouttes de ses eaux, ou un coquillage, un caillou de son lit.  Mais après, il redevient solitaire pour de longs mois, quand la saison des pèlerinages est finie, et ne voit plus de loin en loin passer que quelques troupeaux, quelques bergers arabes moitié bandits.

Extrait de «  Jérusalem »  de  Pierre Loti.

Septembre 2014 :

La superbe route qui nous conduit jusqu’à la mer Morte descend brutalement vers des profondeurs insoupçonnées.

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À mi-chemin, nous nous arrêtons pour photographier le panneau indiquant que nous sommes exactement au niveau des mers, puis la descente continue. Lorsque nous sortons enfin du car, nous sommes saisis par une chaleur suffocante et pas le moindre souffle d’air ! Nous ressemblons à ces malheureux poissons échoués sur un rivage et qui ouvrent désespérément leur bouche. Voici bientôt les bords de la mer Morte ; il est bien loin le désert décrit par Loti. Ici ce ne sont que constructions, centres de soins, hôtels luxueux, belles résidences, magasins pour touristes.

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Après le déjeuner, certains sont allés faire trempette pour tester la flottaison.

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Une épaisse couche de sel s’est amoncelée sur les bords et je me contenterai d’un bain de pieds. Puis je ramasse un galet pour ma collection.

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Quant au Jourdain, peut-on encore parler d’un fleuve en voyant ce minuscule filet d’eau serpenter entre les roseaux ? 

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L’eau n’arrive même plus à l’endroit où Jésus fut baptisé.

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Mais ce qui n’a pas changé depuis le passage de Pierre Loti, c’est la visite du lieu par les pèlerins. Peut-être même sont-ils aujourd’hui plus nombreux ; une récente mosaïque nous rappelle que Jean-Paul II fut un de ces pèlerins. 

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