Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

mardi, 02 décembre 2014

218. Un lieu, un livre -3-


podcast

La belle ville de camaïeu rose (Jaïpur)

 

inde,jaipur,pierre loti

Avoir une grande ville rose, entièrement rose, du même rose et semée des mêmes bouquets blancs, ses maisons, ses remparts, ses palais, ses temples, ses tours et ses miradors, quel étonnant caprice de souverain ! On dirait qu’on a tendu tous les murs d’une même vieille indienne à fleurs, on dirait une ville en vieux camaïeu du XVIIIe siècle ; cela diffère de tout ce qu’on avait vu ailleurs, cela arrive à des effets de complète et charmante invraisemblance. [ … ]

Au milieu de la chaussée, le défilé est continuel, de cavaliers aux armes d’argent sur des selles éclatantes, de lourds chariots traînés par des zébus aux cornes peintes, de chameaux attachés en longue file, d’éléphants en robe dorée dont on a barbouillé la trompe de mille dessins. Passent aussi des dromadaires, que montent deux personnages l’un derrière l’autre, et qui vont au trot léger, le cou rendu, comme des autruches à la course ; passent des fakirs entièrement nus, poudrés à blanc de la tête aux pieds ; passent des palanquins et des chaises à porteurs : tout l’Orient des féeries, processionnant à grand spectacle, dans l’inimaginable cadre de camaïeu rose. [ … ]

 

inde, jaipur,pierre loti

 

Mais il y a aussi des rôdeurs bien lugubres — des échappés de sarcophage, dans le genre des êtres qui gisent là-bas aux portes des remparts… Ils ont osé entrer dans la belle ville couleur de fleur, ceux-là, et y traîner leurs ossements ! … Il y en a même beaucoup plus qu’on eût dit au premier abord. Ceux qui errent, chancelants et les yeux hagards, ne sont pas seuls ici : sur les pavés, parmi les marchands, parmi les gais étalages, se dissimulent d’horribles paquets de haillons et de squelettes qui obligent les passants à se détourner pour ne pas marcher dessus …

Et ces fantômes-là, ce sont les paysans des plaines d’alentour. Depuis qu’il ne pleut plus, ils ont lutté contre la destruction du sol, et les longues souffrances les ont préparés à ces maigreurs sans nom. À présent, c’est fini. Le bétail est mort, parce qu’il n’y avait plus d’herbe, et on en a vendu la peau  à vil prix. Quant aux champs qu’on ensemençait, ce ne sont plus que des steppes de terre émiettée et brûlée, où rien ne saurait germer. On a vendu aussi, pour acheter de quoi manger, les hardes qu’on avait pour se couvrir, les anneaux d’argent qu’on avait aux bras et aux pieds. On a maigri pendant des mois. Et puis la faim est venue tout de bon, la faim torturante, et bientôt les villages se sont remplis de l’odeur des cadavres.

Manger ! Ils voulaient manger, ces gens, voilà pourquoi ils étaient venus vers la ville. Il leur semblait qu’on aurait pitié, qu’on ne les laisserait pas mourir, car ils avaient entendu dire qu’on amassait ici des grains et des farines comme pour un siège, et que tout le monde mangeait dans ces murs. [ … ]

En ce moment, il s’agit de décharger sur un trottoir, devant des greniers sans doute trop remplis, une centaine de sacs de grains que des chameaux apportent, et il faut pour cela déranger trois petits enfants-squelettes, de cinq à dix ans, tout nus, qui reposaient ensemble à la place choisie.

«  Ce sont trois frères, explique une voisine ; les parents qui les avaient amenés sont morts (de faim, c’est sous-entendu) ; alors ils sont là, ils restent là, ils n’ont plus personne. »

Et elle paraît le trouver tout naturel, cette créature, qui pourtant n’a pas l’air d’une méchante femme ! … Mon Dieu, qu’est-ce donc que ce peuple ? Et comment sont faites les âmes de ces gens, qui pour rien au monde ne tuerait un oiseau, mais qui ne se révoltent pas de ce qu’on laisse, devant leur porte, mourir les petits-enfants ?

Au croisement de deux avenues de palais et de temples roses, sur une de ces places qu’encombrent les marchands, les cavaliers, les femmes drapées  de mousselines et couvertes d’anneaux d’or, un étranger, un Français, vient d’arrêter sa voiture, près d’un tas sinistre de décharnés qui ne bougent plus, et il s’est baissé pour mettre des pièces de monnaie dans leurs mains inertes.

 

inde, jaipur,pierre loti

 

 

 

inde, jaipur,pierre loti

 

Alors, soudainement, c’est comme la résurrection de toute une tribu de momies ; les têtes se dressent de dessous les haillons qui couvraient les figures ; les yeux regardent, puis les formes squelettales se remettent debout : « Quoi ! On fait l’aumône ! Il y a quelqu’un qui donne ! On va pouvoir acheter à manger. »  Le macabre réveil se propage en traînée subite jusqu’à d’autres tas qui gisaient plus loin, dissimulés derrière des promeneurs, derrière des piles d’étoffes ou des fourneaux de pâtissier. Et tout cela grouille, surgit et s’avance : masques de cadavres dont les lèvres recroquevillées laissent trop voir les dents, yeux caves aux paupières mangées par les mouches, mamelles qui pendent comme des sacs vides sur les cercles du thorax, ossatures qui se heurtent avec des bruits de morceaux de bois. Et l’étranger, en une minute, est entouré d’une ronde de cimetières, pressé, griffé par des mains déjà terreuses, aux grands ongles, qui cherchent à lui arracher son argent, tandis que les pauvres yeux, au contraire, demandent pardon, remercient et supplient …

Et puis, silencieusement, cela s’effondre. Un des spectres, qui chancelait de faiblesse, s’est accroché au spectre voisin, qui a chancelé à son tour, et la chute s’est communiquée de proche en proche, sans un cri, sans une résistance, tous les épuisés de cramponnant les uns aux autres et tombant ensemble, comme de lamentables marionnettes, comme s’abattent des quilles, puis roulant dans la poussière, évanouis, ne se relevant plus … [ … ]

Pour ceux-là qui sont par terre, qu’importe le jour bruyant, ou la nuit tranquille, ou le radieux matin, puisqu’il n’y a plus d’espérance, puisque personne n’aura pitié, puisqu’il faut rester où la tête alourdie est tombée, et attendre là, sur le même pavé, la grande crispation qui finira tout …

Extrait de : L’Inde (sans les Anglais) 1899-1900, Pierre Loti.

 

Mars 2014 :

Notre car vient juste de s’arrêter le long du trottoir et déjà c’est l’assaut ! Je laisse les autres descendre et affronter cette masse informe d’estropiés, de mutilés, de jeunes femmes tenant dans leurs bras des petites crevettes rougies par les rayons brûlants du soleil –des nouveaux nés aux visages de petits vieux-.

L’air est presque irrespirable tant la chaleur est intense, les bruits de la ville nous assourdissent et l’agitation est totalement frénétique. Ça grouille de partout à en donner le vertige ! Durant plus de trois heures, nous allons arpenter ainsi les rues de la ville rose, nous mêler à cette foule colorée, humer des odeurs de fritures qui se mélangent avec celles des égouts bouchés. Si, par malheur, on s’arrête devant une échoppe pour observer un bibelot, aussitôt le marchand apparait et on ne peut plus s’en débarrasser. Il vous suit sans répit, revenant à la charge pour essayer de vendre sa marchandise malgré votre refus. Alors il faut se fâcher, élever la voix pour qu’enfin il fasse demi-tour… Mais on le retrouve bientôt quelques minutes plus tard, revenant à la charge. C’est insupportable !

Quand enfin on rejoint le car, on retrouve alors toute la horde des estropiés qui   reprennent leur harcèlement pour obtenir quelques pièces. Ils se bousculent, s’engueulent entre eux  et vous tirent par les vêtements. Que faire ? Si vous donnez quelque chose à l’un, les autres vont se ruer sur lui et vont devenir encore plus pressants. Un des participants du groupe a des gâteaux secs qu’il commence à distribuer, mais très vite il est totalement submergé par l’afflux des mains tendues qui le tirent par sa chemise. Il trouve alors refuge dans le car.

J’ai repris ma place près de la vitre, au fond du car et là, je les observe, tous ces malheureux qui continuent de quémander en tapant dans les vitres … Bientôt je détourne la tête, j’ai du mal à supporter leurs regards, je me sens coupable. Coupable de quoi au juste ? D’être née dans un pays où l’on ne meurt plus de faim depuis longtemps ? Mais, de fait, ce n’est pas à moi de me sentir coupable, mais plutôt à ce pays lui-même qui n’est pas capable de subvenir aux besoins de sa population. Tant que la religion  sera omniprésente,  les choses ne risquent pas d’évoluer rapidement. On verra encore longtemps de grosses vaches bien nourries se prélasser au milieu des rues et de pauvres gens crever de faim sur les trottoirs. Comme le dit Loti :

Mon Dieu, qu’est-ce donc que ce peuple ? Et comment sont faites les âmes de ces gens, qui pour rien au monde ne tuerait un oiseau, mais qui ne se révoltent pas de ce qu’on laisse, devant leur porte, mourir les petits-enfants ?

inde, jaipur,pierre loti

 

 

samedi, 19 juillet 2014

131. Regards d'enfants -12-


podcast

Retour en Inde et petit coucou depuis le car :

inde18.jpg

inde16.jpg

inde17.jpg

inde4.jpg

inde5.jpg

inde1.jpg

inde2.jpg

inde7.jpg

inde8.jpg

inde9.jpg

inde19.jpg

inde20.jpg

inde21.jpg

mardi, 05 novembre 2013

188. Les prochains invités -3-


podcast

Retour en Inde avec ces quelques portraits. Hier soir en me couchant, j'ai repensé à ce voyage qui fut extrêmement pénible : une attente de 6 heures à l'aéroport de Munich, puis un vol qui m'a paru interminable jusqu'à Delhi. Arrivés tôt le matin, nous sommes tout de suite pris en charge par le guide et nous commençons les visites sous une chaleur de 45° sans avoir la possibilité de se changer!

Je suis très vite malade, recherchant désespérément des toilettes à chaque arrêt.  Nous ne rejoindrons l'hôtel qu'à 20 heures le soir. Je pense qu'on ne revient jamais de ce pays tout à fait indemne, pris entre fascination et répulsion. Pour ma part la répulsion fut quand même la sensation la plus forte. On dit que les plus belles roses poussent sur un tas de fumier, c'est ce que je me suis dit en voyant le Taj-Mahal.

Et puis toute cette foule qui grouille, telle une armée de cloportes, ces estropiés qui essaient de vous accrocher par les mollets au moment où vous passez près d'eux ... Ces femmes qui exhibent leurs gamins à moitié morts pour vous extorquer quelques roupies ... J'en ai même vu qui pinçaient les mômes pour les faire pleurer au moment où l'on passait.

Mon père s'était arrêté à Bombay lorsqu'il était parti en Indochine. Il en gardait lui aussi un affreux souvenir, nous racontant comment des gamins, à la descente des bateaux, venaient vendre leur petite sœur aux marins.

Bon, j'arrête sinon je vais m'attirer les foudres des amoureux de ce pays. Une chose est sûre : il faut voir, après chacun réagit selon sa nature.

La mendiante

 

photo35.jpg

Alors que le groupe s'éternisait dans un magasin de souvenirs, j'étais sortie prendre l'air et j'aperçus cette vieille femme assise par terre, au ras de la route. Discrètement je la photographiai. Elle m'aperçut bientôt et se leva péniblement, venant s'accrocher à mon bras pour obtenir une pièce. Il était évident qu'elle ne devait pas manger souvent à sa faim. Je lui ai donné quelque chose, bien sûr, sa condition misérable m'ayant profondément perturbée. Aussitôt elle me prit les mains pour les embrasser, me montra du doigt le ciel, me faisant ainsi comprendre que j'étais bénie des dieux. Foutu pays quand même où la religion, qui est présente partout, assujettit totalement les êtres. Que peut-elle espérer, cette vieille femme,  si ce n'est une meilleure vie dans sa prochaine réincarnation ? Tout ça me dépasse complètement, moi qui ne crois en rien.

Le réveil

 

photo34.jpg

Il est bientôt 16 heures, il fait très chaud dans les rues de Jaïpur. Tiens, ceux-là ouvrent un œil !

Le regard

 

photo36.jpg

Quelle gravité chez cette jeune femme. À quoi peut-elle bien penser en me regardant ? J'étais pourtant assez éloignée, me servant du zoom, mais elle a tourné la tête au moment où j'ai appuyé sur le déclic et nos regards se sont croisés alors.

Les musiciens

 

photo33.jpg

 

photo22.jpg

Ils se rendent à Bénarès pour la plupart d'entre eux et vivent de la mendicité. 

Le sâdhu de Vanarasi (Bénarès)

 

photo15.jpg

Il est incontournable celui-là, je l'ai retrouvé photographié à maintes reprises sur différents sites de voyage. Mais que regarde-t-il donc d'un air si satisfait ?

Les eaux dégueulasses du Gange qui charrient les excréments, les restes de corps mal brûlés ...

Les harpies

 

photo12.jpg

Nous nous étions arrêtés dans une petite ville près de Jaïpur pour visiter d'anciennes maisons aux murs recouverts de fresques. Nous venions à peine de nous engager dans la ruelle qu'elles sont arrivées, toutes pimpantes et (faussement) souriantes se proposant pour être photographiées.  Mais aussitôt la photo prise, les voilà qui se ruent sur nous en réclamant de l'argent, poussant des cris d'hystériques et ameutant tout le quartier. J'avoue avoir hésité à leur montrer la photo puis appuyer sur "supprimer".

La danseuse du Palais royal de Jaïpur

 

photo14.jpg

Elle pose bien volontiers devant les nombreux touristes qui l'entourent.

Le charmeur de serpent, Jaïpur

 

photo13.jpg

J'ai eu beau attendre, le serpent n'a pas daigné sortir !  Le groupe est déjà parti, je ne peux pas rester plus longtemps, dommage quand même !

Voilà, le voyage en Inde s'arrête ici.

Pour en savoir davantage :

Le sâdhu

À demain

 

 

dimanche, 28 octobre 2012

247. Les livres de photos

podcast

L'idée m'est soudainement venue hier : Il faut que je mette à jour mes albums de photos. Je me suis arrêtée en mai 2009, avec Marrakech. J'ai donc du pain sur la planche !

J'ai décidé de commencer par l'Inde. J'en gardais un tel mauvais souvenir que je n'avais pas regardé les photos depuis belle lurette. Avec le temps, les mauvais souvenirs se sont effacés et finalement j'ai du plaisir à reprendre ce dossier. Hier, j'ai donc trié les photos, j'ai effacé les nombreuses taches (mon objectif était sale). Et ce matin, j'ai ouvert le logiciel de Mon album photo. 

Premier constat : il y a du changement dans les fonctionnalités et je n'arrive plus à insérer du texte. Qu'à cela ne tienne, pensai-je alors, je vais chercher un autre site.

Pendant près d'une heure, j'ai comparé, téléchargé, tenté de comprendre le fonctionnement de divers logiciels pour finalement me rabattre sur ce que je connais. J'évite ainsi une crise de nerfs assurée.

Cette fois-ci, j'essaie le format carré. Il ne me reste plus que les photos de Bénarès à insérer. Je suis très contente du résultat !

Quant au texte, ma foi, je le rajouterai après ...

Voici quelques photos qui vous permettront de voir ce que ça donne :

Maison 001a.jpg

 

Maison 006a.jpg

 

Maison 009a.jpg

 

Maison 003a.jpg


11:51 Publié dans Croque mots | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : photos, livre, inde

mardi, 04 octobre 2011

212. Un matin à Bénarès

In2de 702.JPG

Les premières lueurs de l'aube viennent éclairer les façades des anciens palais qui connurent leurs heures de gloire et qui, aujourd'hui, ne sont plus que des ruines s'affaissant peu à peu dans les eaux troubles du fleuve nourricier, le Gange.

In2de 705.JPG

Dans la demi-pénombre, je descends le ghât. La ronde incessante des horribles corbeaux croassants au-dessus de ma tête me donne la chair de poule. La brume qui recouvrait le fleuve s'estompe petit à petit et sur les berges on aperçoit les premiers arrivants pour le bain rituel. Il est temps de grimper dans la barque qui va très lentement longer toute la rive et me faire découvrir un spectacle à la fois surprenant, éblouissant et affreusement horrible.

In2de 752.JPG

À chaque fois que je revois ces photos, je me sens envahie par un étrange sentiment, mélange de fascination et de mélancolie. Il m'arrive même parfois de douter un instant que j'y sois vraiment allée.

Et pourtant ... 


Inde 2011-9- par cheztinou

20:47 Publié dans Voyages | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : voyage, inde, benares