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dimanche, 06 décembre 2009

444. Célestine Chardon -12-

podcast

LA VIE BIEN ORDINAIRE DE CÉLESTINE CHARDON

Chapitre 12 : le dîner au restaurant

La semaine qui suivit fut chargée en occupations diverses: le mercredi matin elle se rendit aux restos pour aider à la distribution alimentaire. Le nombre important des bénéficiaires l'impressionna. Elle ne pensait pas qu'il y eût autant de gens dans le besoin. La responsable Marie-Jeanne l'avait placée au rayon des viennoiseries et des conserves. Là, Célestine proposa des croissants, des pains aux raisins ou au chocolat qui avaient été fournis par une grande surface. La date de péremption était  fixée au jour-même et Célestine conseillait aux gens de congeler le surplus. Ce qui la surprit également c'est de constater que presque tous les bénéficiaires possédaient un portable, objet dont elle ne voyait pas bien l'utilité, c'est d'ailleurs la raison pour laquelle elle n'en avait jamais acheté. Autour d'elle toutes ses amies en avaient un pourtant. Et en y réfléchissant bien, cela pouvait être utile en cas de déplacement en voiture. Elle se dit qu'elle allait probablement un jour ou l’autre succomber elle aussi à la mode.

Il était midi passé lorsque le dernier bénéficiaire quitta les locaux. Elle rentra vite fait chez elle pour s'adonner à sa nouvelle passion : internet. Elle avait déjà trouvé plusieurs sites de jeux et elle passait des heures à faire des parties de «Mah-jong» ou de «Gold rush» tout en essayant d'améliorer son score à chaque fois.

Pour s'amuser, elle était allée voir les sites de rencontres. Elle avait consulté les fiches des adhérents, faisant des remarques à haute voix quand elle découvrait les photos. Les inscrits de son département ne lui avaient pas plu physiquement. C’est vrai qu'elle avait des goûts pour le moins étrange. connery.jpg

Elle était plutôt attirée par les hommes qui ne rentraient pas dans la norme. Le grand blond aux yeux bleus ou encore le beau brun viril la laissaient assez indifférente. Elle était beaucoup plus sensible à un physique comme celui de Jacques Perrin par exemple, ou encore les visages tourmentés de Trintignant ou de Connery.

Le samedi arriva très vite et elle songea alors à son rendez-vous avec Alain. Elle n'arrivait plus bien à se remémorer son visage. Au fur et à mesure que la journée avançait, elle avait de moins en moins envie d'aller à ce dîner. Vers dix-sept heures elle téléphona et prétexta une grande fatigue. Mais Alain insista tant et si bien qu'elle finit par accepter. En plus il venait la chercher en voiture. Un peu avant vingt heures, il était là, une rose à la main. Elle fut charmée par cette attention, peu habituée à ce qu'on lui offre des fleurs et ils partirent une fois que Célestine eut mis la rose dans un vase.

gare1.jpg

Le restaurant était situé place de la gare, c'était un restaurant italien qu'elle connaissait pour être souvent passée devant mais elle n'avait encore jamais eu l'occasion d'y pénétrer. Apparemment Alain devait y venir assez souvent car il papota un moment avec la patronne qui conduisit le couple dans un endroit légèrement à l'écart. Le cadre était très agréable, la carte alléchante et Alain tout sourire. Le repas fut délicieux, le vin capiteux et Célestine se sentit bientôt envahie par une douce torpeur accentuée par les bavardages ininterrompus de son compagnon. Il lui reparla de son enfance, des soirées à l'ambassade. Elle était légèrement ivre au sortir du restaurant et tout la faisait rire. Il la tint par le cou, elle ne dit rien. Dans la voiture, il lui prit la main qu'il posa sur le levier de vitesse et il mit sa main par-dessus. Elle le laissa faire en souriant. Arrivée devant sa porte, elle lui proposa de monter prendre un café ou un thé. Il accepta.

Célestine se déchaussa, posa ses affaires sur le coffre de l'entrée et l'invita à prendre place sur le canapé d'angle. Elle alluma une grosse lampe qui donna à la pièce une atmosphère calfeutrée, mit un bâton d'encens à brûler, un CD de « Sade » sur la chaîne et se rendit dans la cuisine préparer le café.
celestine12b.jpgAlain observait l'intérieur de Célestine, c'était assez petit, mais il y régnait une douce quiétude. Théo vint se frotter à son pantalon puis lui grimpa sur ses genoux. Célestine, qui jetait de temps en temps un coup d'œil, s'aperçut avec plaisir qu'il aimait les animaux. Elle revint bientôt avec un plateau sur lequel était posé deux tasses et du sucre dans un ramequin. Ils parlèrent de choses et d'autres, puis il y eut un silence. Leurs regards se croisèrent alors...il s'approcha d'elle et posa sa bouche dans son cou. Avec son bras, il la fit glisser doucement sur le canapé. Docile, elle le laissa faire. Elle sentait son parfum, discret mais envoûtant. Elle se dressa alors, le  prit par la main et le conduisit jusqu'à sa chambre. Une pénombre y régnait résultant d'un lampadaire extérieur. Elle avait mis ce soir-là un chemisier blanc avec plein de petits boutons et elle attendit patiemment qu'il les déboutonne un à un, ce qu'il fit lentement, en silence tout en continuant à la couvrir de baisers. La jupe noire rejoignit bientôt le chemisier sur le tapis, puis ce fut le tour de la chemise bleue et du pantalon gris...Elle et lui avaient été sevrés de câlins depuis plusieurs années et ce fut la redécouverte du plaisir charnel.

Alain partit chez lui vers cinq heures du matin. Ils avaient convenu qu'elle viendrait déjeuner le midi dans son appartement. Il habitait un duplex dans un immeuble neuf près de la gare. Ce logement était bizarrement agencé. La chambre se trouvait être la seule pièce du bas tandis qu'au premier se trouvait le salon avec une cuisine américaine, une terrasse assez vaste pour loger un salon de jardin et à l'extrémité de cette pièce on accédait à une autre petite chambre. Il avait préparé des tomates en salade, et un tajine d'agneau aux fruits secs...Il lui fit écouter sa musique préférée.

Puis bientôt la conversation bifurqua sur les vacances :

— Je suis en vacances pour quinze jours à partir de demain. J'ai loué un emplacement dans un camping situé au bord de la mer, dans les Landes. J'y vais tous les ans pour faire le vide, je ne fais pas grand chose à part me baigner, lire et faire un peu de vélo. Si ça te dit, tu peux venir me rejoindre, qu'en penses-tu ?

Célestine fut prise de court. Certes, elle n'avait aucune obligation qui la retenait à Tours. Mais le camping, elle n'en avait jamais fait et à vrai dire cela ne l'avait jamais tenté. Pour elle les vacances c'était bouger, découvrir de nouvelles régions, d'autres pays, aller à l'hôtel et ne se priver de rien.

Elle lui répondit qu'elle voulait bien tenter l'expérience mais qu'elle ne lui garantissait pas qu'elle resterait longtemps, qu'il ne fallait pas qu'il se vexe si elle préférait rentrer.

Alain acquiesça et il fut convenu que Célestine arriverait dans l'après midi du jeudi. Il lui laissa l'adresse du camping ainsi qu'un dépliant.

— Tu sais, c'est une plage sauvage où les gens pratiquent le naturisme, rajouta t-il au dernier moment.

Interloquée, elle le regarda:

— Parce que tu fais du naturisme ?

— Oui bien sûr, je n'ai pas honte de mon corps et c'est naturel. D'ailleurs, tu verras, l'endroit est mixte. Il y a les avec et les sans maillots. Si tu n'as pas envie, tu pourras garder ton maillot.

Encore une chance, pensa t-elle, s'imaginant  toute nue aux regards des autres, une chose qu'elle ne pouvait pas supporter. Déjà qu'elle n'avait jamais aimé se mettre en maillot, ce n'était sûrement pas pour se montrer à poil ! Ils se quittèrent vers dix-huit heures et, tout en rentrant chez elle à pied, elle resongeait à cette invitation.

— Je déteste la promiscuité et je vais dans un camping, je déteste voir des gens nus et je vais dans un endroit pour naturistes ! Décidément, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Enfin, on verra bien, si cela ne me plaît pas, je reviendrai !

Telle fut sa décision.

À suivre

mardi, 01 décembre 2009

435. Célestine Chardon -11-

                            LA VIE BIEN ORDINAIRE DE CÉLESTINE CHARDON

Chapitre 11 : les débuts d’une nouvelle vie

podcast
Le lendemain Célestine téléphona dans la matinée à la section locale des restos du cœur, l'association fondée en 1985 pour venir en aide aux plus démunis. Au départ cette association s'était fixée un but de relais en attendant que la situation sociale de la France s'améliore. Mais voilà, on était en 2002, et les restos étaient toujours là.

Jusqu'à présent Célestine n'avait jamais prêté une attention particulière aux œuvres caritatives, estimant que c'était à l'état à subvenir aux besoins de tous, après tout, on payait suffisamment d'impôts comme ça ! Mais cette fois-ci, elle s'était bien rendu compte que les restos rendaient d'immenses services et puis elle avait envie de se sentir utile à quelque chose, utile à quelqu'un, cela lui donnait des raisons supplémentaires pour poursuivre une existence qui jusque là avait été bien triste.

Elle aimait à dire qu'elle entamait sa troisième vie. Après tout les chats ont sept vies, pourquoi il en serait différent pour les humains ?

Sa première vie avait été son enfance, entourée des siens, ses souvenirs de petite fille aimée et heureuse. Puis elle était entrée dans le monde du travail, le monde des adultes, c'était sa deuxième vie remplie de désillusions, une quête du grand amour qui s'étiola au fur et à mesure que les années passaient, un monde où elle finit par devenir une mécanique bien huilée qui fit ce qu'on lui demandait sans jamais se poser de questions. Il valait d'ailleurs mieux de ne pas s'en poser de trop, des questions, car la déprime peut mener parfois à des gestes irréversibles...Elle avait tenté par deux fois l'expérience, loupées par chance. Elle passa ainsi de nombreuses années sous une sorte d'éteignoir.

On aurait pu penser que la petite flamme qui était cachée dessous avait fini par s'éteindre. Mais non, elle attendait l'instant où elle serait délivrée pour briller de nouveau, pour étinceler dans la nuit et revivre pleinement. C'est ce qui était en train de se produire depuis deux jours...Le couvercle de l'éteignoir s'était légèrement soulevé et la petite flamme, au contact de l'oxygène se remit à brûler ! Et cette fois-ci Célestine, avec la maturité de réflexion qu’amène les années, était bien décidée à vivre pleinement, sans contrainte, sans tabou aucun, à aller jusqu’au bout de toutes les expériences, tenter les pires folies. Elle n’avait de comptes à rendre à personne.

Pour l’instant elle contactait la responsable des restos qui fut enchantée de récupérer une nouvelle bénévole au moment où les vacances arrivaient.

— Vous pouvez passer au local cet après-midi si vous voulez. J’y serai et je vous ferai visiter les lieux.

Ce local était situé dans la rue Febvotte. Quand on passe devant, on est toujours surpris de voir une longue file d'attente sur le trottoir, une file qui s'allonge de plus en plus à mesure que les années passent.

— Bon, voilà une bonne chose de faite ! se dit-elle en raccrochant le combiné. Maintenant, au tour de la banque.

Et elle s'en fut voir son banquier préféré. Elle n'était pas riche, mais elle avait hérité de ses parents d'un petit pécule qu'elle avait placé, puis, étant peu dépensière, elle avait réussi à mettre de côté une rondelette somme d'argent. Et elle avait dispersé ses placements dans plusieurs banques, histoire de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier.

Elle se pointa à la banque dès l'ouverture afin de pouvoir rencontrer le responsable aussitôt. C'était un homme de son âge qui partageait avec elle l'amour des félins. A chaque fois qu'ils se voyaient, ils se donnaient des nouvelles de leur chat.

celestine11a.jpg

L'entretien s'éternisa donc un peu et il était déjà onze heures quand elle quitta les locaux de la banque située boulevard Heurteloup. Elle coupa en biais derrière l'hôtel de ville et se retrouva bientôt rue Nationale. 

Les lauriers roses étaient en fleurs et il faisait un superbe temps...Elle s'engouffra dans la Galerie Nationale et emprunta l'escalator qui menait à la FNAC. Arrivée au rayon informatique, elle demanda à voir un conseiller. Il lui fallut attendre un certain temps car il y avait pas mal de monde et tous les employés étaient occupés. Un jeune arriva enfin :

— Voilà, lui dit-elle, je veux m'acheter un ordinateur, quelque chose de bien, le prix importe peu. C'est pour mon usage personnel, donc je n'ai pas besoin de choses compliquées. Et ne vous lancez pas dans des explications techniques car je n'y comprends rien ! Je vous fais entièrement confiance, ne me décevez pas !

 Le jeune employé ne put s'empêcher de sourire. Il aurait pu lui fourguer les articles en promotion qui étaient déjà « out » mais il la trouva si sympathique qu'il lui proposa un modèle d'un bon rapport qualité-prix. Et comme elle avait la carte du magasin, elle bénéficiait d'une remise de 5% sur le prix d'achat, ce qui ma foi n'était pas négligeable. Par contre elle devait revenir avec sa voiture pour récupérer le matériel. Elle se dit qu'elle passerait au retour des restos.

Elle rentra toute guillerette chez elle. Au passage elle croisa Lucie qui rentrait déjeuner.

— Ah Lucie ! Je vais avoir besoin de toi. Figure-toi que je viens de m'acheter un ordinateur. Mais tu vas devoir m'aider à l'installer.

Voyant la mine amusée de Lucie, elle s’empressa de rajouter :

— Oui, je sais, j’ai toujours dit que je trouvais ça inutile, mais que veux-tu, il n’y a que les imbéciles qui ne changent pas d’idée, non ?

— Mais non, Célie, je ne me moque pas de toi, je suis très contente au contraire. Tu vas voir, c’est génial. Et puis, te connaissant, curieuse comme tu es, tu n’as pas fini de découvrir plein de choses !

— Bon, parfait. Ah, je commence à être sur les nerfs… Tiens, au fait, as-tu mangé ?

— Non,  j’y allais ; pourquoi ?

— Eh bien on va fêter l’évènement ; je t’emmène grignoter un truc quelque part, allez, suis-moi !

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Et les voilà parties, bras dessus, bras dessous, Lucie commençant à vanter à son amie tous les avantages de l’internet. Elles finirent par entrer dans la crêperie de la place Plumereau.

L'après midi Célestine se rendit rue Febvotte en voiture. Le local des restos était fermé mais la responsable s'y trouvait ainsi que quelques bénévoles, occupés à ranger les denrées alimentaires. Elle fut accueillie chaleureusement et sentit tout de suite que l'ambiance y était fraternelle, sans chichi et qu'elle s'y plairait. Elle sentait ces choses d'instinct sans pouvoir l'expliquer clairement. 

Elle se rendit ensuite au service après-vente de la FNAC pour récupérer son bien. Ce n'est pas sans difficulté qu'elle parvint à gravir les trois étages qui la séparait de son appartement. Une fois chez elle, elle réfléchit à l'endroit où elle pouvait installer l'ordinateur. Il fallait que le téléphone soit à côté, donc son choix se porta tout naturellement dans son salon-bureau, petite pièce qui lui servait aussi de chambre d'ami avec son canapé clic-clac.

La prise du téléphone était située dans l'angle près de la fenêtre. L'endroit lui parut parfait car ainsi elle pourrait jeter un coup d'œil de temps en temps par la fenêtre pour voir ce qui se passait dans la rue.

Elle repoussa un peu le canapé de façon à libérer de la place et s'en fut dans sa cave à la recherche d'une table. La cave de Célestine pouvait prétendre au titre de caverne d'Ali Baba... Elle eut d'ailleurs bien du mal à se frayer un chemin parmi tous les meubles entassés et dénicha enfin ce qu'elle cherchait: une table en bois, rectangulaire et dont les pieds étaient munis de roulettes. Elle était même assez grande pour y poser ultérieurement une imprimante et un scanner.

Quand Lucie fit tinter les cloches de la porte d'entrée, Célestine venait tout juste de poser l'écran sur la table. Son amie fit tous les branchements puis le moment tant attendu arriva. Cérémoniale, Célestine appuya sur le bouton et l'écran s'alluma. Elle se mit alors à battre des mains et à sautiller comme une gamine ! Lucie avait récupéré des logiciels qu'elle installa sur l'ordinateur.

— Je te mets AOL comme fournisseur d'accès à Internet, c'est celui que j'utilise. Mais tu verras par la suite, tu pourras changer si cela ne te convient pas. Tu as un mois d'accès gratuit. Bon alors, tu te souviens ? Pour éteindre tu appuies sur « Démarrer ». Si des fois tu avais des problèmes, passe-moi un coup de fil, mais pas après vingt-deux heures, n'est-ce pas Célie ?

— Oui, oui, pas de problème.Allez, sauve-toi, moi je vais faire mumuse !

Sitôt son amie partie, elle se précipita vers l'ordinateur et se brancha sur internet. Elle cliquait un peu partout, ébahie par toutes ces images, les bandes sonores ; elle ne comprenait pas encore tous les fonctionnements mais elle arrivait tout de même à accéder à plein de sites. Lucie lui avait mis « Google » dans ses favoris et Célestine tapa son nom. Elle fut surprise de le voir apparaître écrit en gros ! Elle eut soudain l'impression d'être espionnée et elle ferma aussitôt toutes les fenêtres, puis elle éteignit tout.

Il était plus de onze heures et Théo miaulait dans la cuisine.

— Mon pauvre vieux, je t'avais complètement oublié dans tout ça ! Excuse-moi mon Théo, pour me faire pardonner, je vais te donner quelque chose que tu aimes !

Elle ouvrit son placard et en sortit une boîte de « délices crémiers » dont raffolait son chat. Quand minuit sonna, Célestine dormait déjà à poings fermés et Théo furetait dans le bureau à la découverte de ce nouveau matériel qui avait l'air de tant plaire à sa maîtresse.

À suivre

lundi, 30 novembre 2009

433. Célestine Chardon -10-

              LA VIE BIEN ORDINAIRE DE CÉLESTINE CHARDON

Chapitre 10 : Célestine récupère son chat.

podcast
Marc expose alors brièvement la situation à Ivan : le chat s'est probablement introduit à l'insu de tous dans son appartement au moment de l'emménagement et il s'est retrouvé enfermé. Il faut maintenant trouver une solution pour l'en sortir!

— Vous êtes certain que le chat est bien à l'intérieur ?

— Oui, oui, aucun doute ! C'est le chat de mademoiselle Chardon qui habite juste au-dessus de chez vous. Elle l'a entendu miauler.

Ivan réfléchit quelques instants. La voisine du-dessus, celle qui était penchée à sa fenêtre et qu'il a observé la veille, intrigué par cette apparition. Il lui semblait la connaître, mais à savoir d'où, c'était une toute autre affaire pour lui qui dans sa vie avait toujours été entouré de femmes, celles qu'on aime à vouloir en mourir, celles qu'on désire dans l'espoir de les posséder un jour, celles qu'on affiche à son bras pour se mettre en valeur, celles qu'on baise et qu'on oublie dès le lendemain. Pourquoi avait-il été troublé ainsi en la voyant ? A bien y réfléchir elle n'avait rien de particulièrement remarquable, hormis ce sourire candide et ce regard insistant qu'elle avait posé sur lui.

Il finit par rétorquer:

— Les clés sont avec moi. Vous savez que j'ai récupéré mon appartement pour un certain temps. Je le louerai à nouveau dès que vous m'aurez déniché ce que je cherche. D'autre part, il est hors de question que je rentre à Tours pour un chat ! Certes j'aime les chats, j'en ai un moi-même à Paris...Voilà ce que je vous propose de faire

Et Ivan d'expliquer à Marc qu'il n'a qu'à faire venir un serrurier ou S.T.P

— Je vous fais confiance pour que la porte soit réparée aussitôt le chat sorti et naturellement vous vous chargez des frais. Vous me rappelez pour me tenir au courant!

— Très bien, monsieur Souborovski, c'est très gentil de votre part de m'autoriser à intervenir chez vous. Ne vous faîtes aucun souci, je serai présent lors de l'ouverture et je vérifierai que tout se passe normalement. C'est mademoiselle Chardon qui va être heureuse car elle était aux quatre cents coups !lc[1].gif

— Oui, je peux l'imaginer, fit Ivan se représentant Célestine en larmes, se tirant les cheveux de désespoir et criant à sa fenêtre comme la mère Michel. Il aurait été le père Lustucru dans cette histoire...cela le fit sourire!

Marc s'empressa de rappeler Lucie pour la tenir informée de la réponse et contacta aussitôt S.T.P. Dans l'heure qui suivit la camionnette de dépannage arriva dans la rue endormie.

Le réparateur n'eut aucune peine à ouvrir la porte ; Théo, apeuré par le bruit, était allé se réfugier à l'autre bout de l'appartement et dans la semi-obscurité Célestine eut bien du mal à le voir. L'appartement du peintre avait la même superficie que le sien mais la disposition en était tout autre. Des cloisons avaient été abattues ce qui donnait une impression de grandeur. Il n'y avait plus que deux pièces, le séjour et la chambre, mais le séjour était très vaste. Il y avait des cartons empilés un peu partout sur le plancher, des tableaux étaient posés le long des murs en attente d'être accrochés. Sur une grande table rectangulaire divers objets s'amoncelaient...

plage1.jpgCélestine prit Théo dans ses bras et tout en se dirigeant vers la sortie, son regard fut attiré par un cadre posé sur la table. Elle jeta un coup d'œil à la photo et fut alors saisie ! Elle connaissait cette photo, elle l'avait vue si souvent par le passé, elle reconnaissait l'homme et l'enfant qui jouaient sur cette plage.

Elle était toute troublée en sortant et pendant que le réparateur changeait la serrure, elle dit à Marc:

— Comment s'appelle-t-il, ce peintre ?

— Ivan Souborovski, pourquoi ?

— J'ai connu un Léon Souborovski qui habitait ici autrefois, quand je suis arrivée. Tu crois que c'est la même famille ?

Marc hésita puis lui répondit:

— Je ne sais pas, je sais seulement qu'il est propriétaire de cet appartement et qu'il attendait que la locataire s'en aille pour s'y installer.

— Alors, pas de doute, c'est le fils de Léon. Je ne l'ai pas connu, mais son père m'a bien souvent parlé de lui.

C'est Célestine qui régla la facture, la note était salée mais elle était trop contente d'avoir récupéré Théo et trop troublée par la photo pour y prêter la moindre attention.

Ivan était retourné à la contemplation de sa dernière œuvre. Mais ses pensées bientôt le transportèrent à Tours. Il avait hérité de cet appartement à la mort de son père, en 1999. Quand ils étaient arrivés du Maroc, c'est dans cet endroit qu'ils avaient posé leurs valises. C'était en 1955... Il y a si longtemps déjà !

La vie avec son père avait été difficile. Ce dernier ne s'était jamais complètement remis de la mort de sa femme Irena. Il avait trouvé un emploi de contremaître dans une usine de textile à Tours. Mais il était devenu taciturne, irritable.

Ivan, lui, avait poursuivi ses études au lycée Descartes. Son enfance dans le sud marocain avait développé chez lui un goût prononcé pour le dessin et la couleur. Il suivit des cours à l'école des Beaux Arts et en 1968 il fut admis à l'école des Beaux Arts de Paris. Son père n'avait pas accepté ce choix. Selon lui ce n'était pas un métier sérieux et leurs relations devinrent de plus en plus tendues jusqu'à la rupture qui intervint le jour du départ d'Ivan pour Paris. Ce fut la dernière fois qu'Ivan vit son père vivant. Bien souvent il lui téléphona, mais le vieux Léon resta intransigeant.

Célestine savait pourtant combien Léon adorait son fils, elle savait tout de la jeunesse d'Ivan. Que de fois Léon lui avait raconté leur vie là-bas, elle avait l'impression étrange d'y être allée. Et sur la photo de tout à l'heure, elle avait reconnu Ivan et Léon, lors d'un séjour à Mogador.

Tandis que Théo se remettait de ses émotions en dévorant tout le contenu de sa gamelle, Célestine prit son petit carnet pour y noter les évènements de la journée... Quel dimanche ! C'est à cet instant que la sonnerie du téléphone retentit.

— Allo Célestine, c’est Alain. J’espère que ta visite à l’hôpital n’a pas été trop pénible. Es-tu bien rentrée ?

— Bonsoir Alain, merci. Et puis j'ai retrouvé mon chat, alors je suis très contente.

— Tu sais j'ai été ravi de faire ta connaissance et j'apprécierai beaucoup que l'on puisse se revoir. Serais-tu d'accord pour un dîner au restaurant samedi prochain ? 

—Euh...oui, pourquoi pas. Attends que je regarde si je n'ai rien de prévu à cette date!

Elle n'avait évidemment rien d'inscrit pour ce jour-là, mais elle voulait faire croire qu'elle était très occupée.

— Non, je n'ai rien de prévu pour l'instant, donc c'est d'accord.

— Ah, je suis très content ! Eh bien, on dit vingt heures devant la gare ?

— Parfait Alain, j'y serai...Ah, au fait, toi qui sais plein de choses, tu connais un peintre du nom de Souborovski ?

— Ah, tu veux sans doute parler du sulfureux Soubo. Il a fait la une des journaux à une époque. Pourquoi me poses-tu cette question ?

— Oh comme ça. Figure-toi qu'il va habiter en-dessous de chez moi. J'ai bien connu son père qui...

Mais Alain n'avait que faire de Souborovski et il l'interrompit:

— Je te quitte car il est presque minuit et demain je me lève à cinq heures ! Bisous Célestine, bonne semaine et à samedi donc.

Presque minuit ? Célestine n'en revenait pas, elle qui d'habitude se couchait vers vingt et une heures. Vite elle se glissa sous la couette et se remémora les instants forts de cette journée:

Il est amusant cet Alain ... Léon Souborovski, ce vieil homme taciturne dont elle s’était occupée quand il était tombé malade… Le regard d’Ivan qui l’avait troublée …

Elle s'endormit bientôt, Théo entre ses bras.

À suivre

dimanche, 29 novembre 2009

430. Célestine Chardon -9-

                    LA VIE BIEN ORDINAIRE DE CÉLESTINE CHARDON

Chapitre 9 : un dimanche mouvementé.

podcast
Pendant ce temps, à Tours, Célestine se préparait pour se rendre au rendez-vous fixé à onze heures et où elle devait faire connaissance des membres de l'association "Loisirs en Touraine". Elle n'avait pas le cœur à ça, trop préoccupée par l'absence prolongée et inexpliquée de son chat. Avant de quitter l'immeuble, elle alla frapper à la porte de chez Lucie pour l'informer de cette disparition.

— Si des fois tu le voyais, prends-le chez toi en attendant mon retour ! dit-elle à son amie.

— Ne t'inquiète pas Célie, ce n'est pas la première fois qu'il fugue, il aura trouvé une copine dans le coin ! rajouta Lucie en riant.

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Le rendez-vous était place Jean Jaurès au Continental. Quand Célestine arriva, il y avait déjà une vingtaine de personnes en train de se congratuler et de bavarder assez bruyamment. Béatrice, la directrice de l'association vint au devant de Célestine et la pria de se joindre aux autres en faisant brièvement les présentations.

— Chut.... Un peu de silence, s'il vous plaît ! Merci bien. Je vous présente une nouvelle adhérente, Célestine et je ne doute pas que vous l'accueillerez chaleureusement !

Tous les regards se tournent alors vers Célestine qui se sent d'un coup fort mal à l'aise. Les femmes présentes sont majoritairement des trentenaires, les hommes itou et elle se trouve alors bien âgée. Elle cherche du regard les rares présents qui sont dans sa tranche d'âge. Ouf, elle aperçoit en arrière-plan un petit groupe d'hommes et de femmes qui sont de sa génération. Elle les rejoint donc. Il y a là trois femmes et deux hommes en grande discussion à propos de leurs prochaines destinations de voyage.

Puis tous passent bientôt à table. Les quinquagénaires se regroupent, Célestine laisse les gens prendre place et un des hommes du groupe lui propose alors de venir se mettre à côté de lui.

— Nous pourrons ainsi faire plus ample connaissance, dit-il en avançant la chaise au moment où Célestine s'asseyait. Je m'appelle Alain. Vous c'est Célestine je crois ...Un bien joli prénom pour une femme qui a de si beaux yeux verts!

Il n'est pas très grand, assez rond et semble surtout très bavard. Il engage tout de suite la conversation et au bout d'une demi-heure a fait le tour complet de sa vie. Il est divorcé depuis peu, ayant eu deux enfants. Une enfance dorée passée à l’étranger avec des parents diplomates, un retour en France, une scolarité débridée puis l'opportunité d'entrer dans une grande société de commerce où il exercera des responsabilités importantes. Une vie professionnelle particulièrement stressante qui l'amène à faire un infarctus, puis la dégringolade... Le chômage, la rupture familiale. Actuellement il avait retrouvé un bon job à Paris. 

— J'ai pris un appartement tout près de la gare pour des raisons de commodité. J'ai une vie qui me laisse peu de temps pour les loisirs. Je pars le matin à six heures et je ne rentre à Tours que le soir vers vingt heures trente. Ces rencontres du week-end me permettent de m'évader un peu...Mais je parle, je parle ! Et vous, Célestine, que faites-vous dans la vie, allez racontez-moi un peu, j'ai envie de mieux connaître qui se cache derrière ce regard si envoûtant !

— Regard envoûtant, vous ne croyez pas que vous en rajoutez un peu trop, non ? Bof, ma vie est un long fleuve tranquille. Je vis seule avec mon chat. Je suis à la retraite depuis un jour seulement. Auparavant je travaillais comme vendeuse aux Galeries Lafayette.

— Tu permets que je te tutoie ? Ici, c'est la règle. Tiens je propose qu'on porte un toast à ta venue parmi nous !

Et, le verre à la main, il se tourne vers les autres tables en disant:

— Mes amis, je vous invite à lever vos verres et à trinquer avec moi en l'honneur de notre nouvelle amie ici présente !

— A Célestine !  répondirent en chœur les autres convives.

Après le repas, une balade digestive et culturelle à la fois se déroule dans le quartier de la cathédrale Saint Gatien.

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Alain ne quitte pas Célestine d'un pouce, il la saoule complètement avec ses bavardages à un point tel qu'elle a oublié ses préoccupations matinales. Vers dix-sept heures quelques personnes viennent à partir. Elle voit là l'occasion rêvée de quitter tout ce petit monde. Elle prétexte alors une visite à rendre à une parente hospitalisée pour mieux s'éclipser. Alain parait déçu. 

— Tu nous quittes déjà ? C'est dommage, j'aurais bien aimé te montrer mon appartement, c'est juste à côté. Peut-être accepterais-tu de me donner ton numéro de portable afin que l’on reste en relation ? J'aimerais bien encore discuter avec toi.

— Oui, si tu veux, tu as de quoi noter ?

Il sort un petit agenda et y inscrit le numéro. Puis il embrasse Célestine en lui pressant légèrement le bras.

Ouf ! Enfin seule...

Célestine n'a jamais apprécié les réunions de plus de six personnes. Au delà de ce nombre, cela devient confus, tout le monde parle en même temps et il y en a toujours un ou deux qui veulent se faire remarquer en monopolisant la parole. Alain a l'air gentil, il a même réussi à la faire rire, ce qui est rare. Il ne lui plait pas physiquement mais il a un côté gamin et une telle spontanéité que cela le rend sympathique. Oui, elle aimerait quand même bien le revoir. 

C'est en tournant le coin de la rue qu'elle repense subitement à Théo. Elle presse le pas. Par chance Julie est chez elle:

— Hélas, je ne l'ai pas vu ! J'en ai parlé à Olivier pour qu'il se renseigne. Allez rassure-toi Célie, fit-elle en lui tapant amicalement sur l'épaule, ton Théo connaît bien sa maison et il ne s'est jamais perdu.

Célestine monte lentement l'escalier vers le troisième étage tout en imaginant le pire. Au moment où elle atteint le palier du deuxième il lui semble entendre comme un léger miaulement. Surprise, elle se retourne en regardant dans l'escalier. Non, il n'y a rien. Le miaulement se reproduit, plus perceptible cette fois. On dirait qu'il provient de l'intérieur de l'appartement. Elle s'approche de la porte et colle son oreille sur le bois... Oui, c'est bien ça ! C'est la voix de Théo qu'elle entend. Pas de doute possible, son chat est bien là, enfermé à l'intérieur de l’appartement.

Elle s'accroupit et appelle sous la porte: Théo ! Théo !

Aussitôt un miaulement lui répond. Célestine se redresse. Elle est à la fois soulagée de le savoir vivant mais en même temps paniquée à l'idée qu'il soit prisonnier. Elle redescend l'escalier en quatrième vitesse et frappe chez Lucie.

— Ça y est Lucie, je l'ai retrouvé ! il est enfermé au deuxième chez le peintre. Comment on va faire pour le récupérer ?

Lucie n'entrevoit que deux solutions: soit on a la clé et alors pas de problème, soit on n'a pas la clé et il ne reste plus qu’à forcer la porte.

— Mais personne n'a la clé à part le locataire. Et Marc nous a dit qu'il était parti au Maroc !

— Attends, ne t'affole pas ainsi, rentre et assieds-toi. Je vais téléphoner à Marc et on va trouver une solution. De toute façon ton chat il ne va pas mourir comme ça. C'est résistant les chats, ils peuvent être plusieurs jours sans manger et sans boire, rajoute-t-elle pour essayer de rassurer Célestine.

Par bonheur Marc est chez lui. Malheureusement il ne possède pas de double. Par contre il a le numéro de téléphone du peintre à Marrakech et il veut bien essayer de le contacter.

Marrakech, vingt heures... Ivan est monté sur la terrasse de sa maison. De cet endroit, il peut contempler une partie de la médina et les montagnes qui se profilent dans le lointain. Il vient de mettre une touche finale à son dernier tableau et se dit qu'il n'y a qu'en ce lieu qu'il réussit à peindre bien. Il est heureux, paisible.

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La sonnerie de son portable vient soudain rompre le charme :

— Oui, allo ?

—Monsieur Souborovski ? C’est Marc Legendre de l’agence immobilière de Tours. Nous avons un problème à résoudre.

À suivre

samedi, 28 novembre 2009

429. Célestine Chardon -8-

                   LA VIE BIEN ORDINAIRE DE CÉLESTINE CHARDON

Chapitre 8 : Ivan Sergueï Souborovski.

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Il était un peu plus de minuit quand l'avion atterrit à Marrakech. Comme à chaque fois Mohamed attendait Ivan sur le parking face à l'aéroport. Il le conduisait ensuite jusqu'à la Médina. C'est à cet endroit, tout proche de la place Djemaa-el-Fna que l'artiste aimait à venir pour se ressourcer. Il y retrouvait ses racines, des odeurs qui ne l'avaient jamais quitté, qui hantaient ses rêves, les couleurs criardes et violentes de cette ville, la population grouillante des ruelles.

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C'est ici qu'il était né, voilà plus de cinquante ans. Il aurait tout aussi bien pu naître à Varsovie ou encore à Paris, mais le destin en avait décidé. Le destin !photo10.jpg

Le père d'Ivan, Léon, était d'origine russe. Il avait vécu à Tours où son père exerçait la profession de tailleur depuis 1920, dans une petite boutique située dans une rue du vieux Tours. A sa majorité, Léon avait repris le commerce familial. Puis la guerre était survenue et Léon et sa famille, d'origine juive, avaient dû se cacher. Ils avaient été recueillis un certain temps dans une ferme du Lochois, jusqu'au jour où leur présence fut repérée et les parents de Léon furent arrêtés par la police française. Ce fut le départ pour Drancy puis Buchenwald. Ils ne revinrent jamais. Léon, quant à lui, avait réussi à échapper à l'arrestation. Traqué un temps, il put rejoindre un réseau clandestin dans le maquis et bientôt devint un meneur actif dans la résistance. Il avait tout juste vingt-quatre ans. 

En janvier mille neuf cent quarante quatre le réseau fut démantelé car parmi ses membres un mouchard s'était infiltré et les arrestations s'amplifièrent soudain de façon anormale. Cette fois-ci Léon fut arrêté. Il séjourna quelques temps à Tours, dans les locaux de la Gestapo rue George Sand, puis fut expédié vers Auschwitz.

Léon survécut à l'enfer. Lorsque le camp fut libéré, il fit la connaissance d'une jeune polonaise, Irena Gradalska, d'une beauté saisissante malgré son extrême maigreur et son regard vide. Elle semblait ne plus exister, ne savait plus où aller...Léon tomba amoureux d'elle et la prit sous sa protection. Ensemble ils rejoignirent la France, puis Tours.

Lorsque Léon et sa protégée se retrouvèrent devant sa maison d'enfance, celle-ci était occupée par d'autres gens, le commerce avait disparu. Tous les biens de la famille de Léon avait été réquisitionnés. Il ne possédait plus rien !

Il décida alors de quitter ce pays où plus rien ne le retenait désormais. Léon épousa Irena et ils prirent un grand bateau qui les emmena vers le soleil, la lumière, la vie... C'est ainsi qu'ils se retrouvèrent à Marrakech. Là, Léon reprit son ancien métier et en mille neuf cent quarante sept Irena mit au monde un petit garçon auquel ils donnèrent les prénoms de ses deux grands pères : Ivan, le père de Léon, et Sergueï, le père d'Irena qui avait été un très grand architecte avant, avant que ... Le ghetto de Varsovie !  Il ne fallait jamais prononcer le nom de cette ville devant Irena. Elle avait vu trop d'horreurs et subi tant d'outrages pour rester en vie ! Tous les siens étaient morts de faim au début de la construction de l’enclave juive dans cette ville. Elle n’avait dû sa survie qu’à sa beauté. Léon ne sut jamais ce qui s’était réellement passé à cette période, mais il s’en doutait un peu.

fatma.jpgIrena ne se remit jamais de la disparition de tous les siens. Elle sombra peu à peu dans un état léthargique. Le petit Ivan était confié à une arabe, Fatma, qui vivait avec le couple et s’occupait des tâches ménagères. Fatma apprit l'arabe au jeune garçon et lui fit découvrir tous les coins et recoins de cette ville labyrinthique.

Et puis, un jour de mille neuf cent cinquante cinq, Fatma retrouva Irena endormie sur son lit. Son visage si pâle paraissait serein, un léger sourire venait l'illuminer. Elle était morte sans bruit comme pour ne pas troubler l'ordre de cette maison.

Dés lors, tout s'accéléra : Léon, fou de douleur, décida de quitter le Maroc et de revenir en France. Les évènements politiques semblaient le conforter dans cette idée. Un autre bateau emmena Léon et le petit Ivan de l'autre côté de la Méditerranée. Les adieux à Fatma furent déchirants. Elle promit de s'occuper de la tombe d'Irena.

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 Le deux mars mille neuf cent cinquante six le Maroc proclamait son indépendance. Ce jour là, Léon venait de trouver un appartement à louer dans le vieux Tours. A cette époque le quartier faisait un peu penser aux ruelles de la Médina, la population y était tout aussi bigarrée...Seul, le soleil avait perdu de son éclat.

C'est ainsi que le père et le fils se retrouvèrent dans la rue des Trois Pucelles, à cet endroit précis où ce matin même Ivan avait emménagé. Un retour aux sources, pensa t-il  tout en regardant les lumières de la ville au loin, tandis que Mohamed conduisait silencieusement.

(Changement de décor, changement de musique).

podcast
Il était donc heureux de revenir à Marrakech, il avait à chaque fois l'impression de rajeunir et même si la ville avait beaucoup changé depuis l'arrivée des charters de touristes, il y avait encore tant de recoins qui restaient vierges de toute invasion occidentale.

Mohamed laissa Ivan au coin d'une ruelle et partit garer la voiture un peu plus loin. Ivan s'engouffra dans un dédale de petites rues sombres. photo13.jpg

Au bout de quelques minutes il s'arrêta devant une grande porte en bois de cèdre. Comme par enchantement la lourde porte s'ouvrit alors en laissant entrevoir une cour intérieure où seul le clapotis d'une fontaine faisait entendre sa douce musique.

— Enfin chez moi, murmura-t-il dans un profond soupir. Dans le lointain on percevait le bruit d'une étrange mélopée.

À suivre